Par Savannah Queen – 24 septembre 2015

J’ai eu mes premières migraines vers l’âge de 18 ans. Quel beau cadeau pour célébrer ma majorité ! Ça fait donc 15 ans que je vis avec cette « colocataire » comme dirait ma neurologue. Et c’est vraiment ce qu’elle est, Mme Migraine. J’ai beau vouloir l’ignorer, la chasser, la forcer à aller voir ailleurs si j’y suis…si elle décide qu’elle s’installe sur le canapé et prend le contrôle de la télécommande cerveau, je suis obligée de faire avec…

Cette coloc je la vois un peu comme un monstre qui dort. Il y a des tas de précautions à prendre pour ne pas la réveiller : une bonne hygiène de sommeil, ne pas sauter de repas, bien s’hydrater…on y reviendra. Madame est capricieuse et exige beaucoup de stabilité et de routine sinon elle devient grognonne. Je n’ai pas spécialement un tempérament routinier donc je l’ai toujours trouvée très contraignante.

Pendant des années j’ai ignoré beaucoup de ses exigences. Je refusais qu’elle m’empêche de faire quoi que ce soit. Je continuais même quand elle mettait du Metallica à tue-tête dans mon cerveau : travailler avec du 7/10 de douleur, je l’ai fait pendant des lustres. Pour que je cesse de travailler et que je rentre à la maison, elle devait se mettre à saccager la baraque et monter le volume douleur à du 8-10/10. Le stade « Chéri vient me chercher au bureau, je vais mourir si je tombe sur un taxi qui sent le sapin en carton et il y a trop de bruits dans le métro ».

Ça  a « fonctionné » un temps.  En 2013, j’ai connu un retour de congé de maternité d’une intensité inouïe au cours duquel ma charge de travail avait considérablement augmenté. Beaucoup de travail, de pression, de stress, un petit bonhomme d’un an à la maison…ma coloc a commencé à paniquer et à exploser fréquemment et violemment.  Je ne saurais dire si ma coloc les a appelés en renfort où s’ils ont défoncé la porte, mais notre appart a été envahi presque simultanément par M. Burnout et ses enfants : Anxiété, Insomnie, Étourdissements, Palpitations, pour ne nommer que les plus prenants.

Ma volonté de tenir mon rôle de Superwoman était si forte que j’ai poursuivi à ce rythme, avec tous ces symptômes, pendant plus de trois mois. J’ai finalement arrêté de lutter contre ma coloc et ses amis le 14 février 2014… Cupidon a dû me décocher une flèche assez forte pour que, le visage baigné de larmes, je dise : « C’est assez, je n’en peux plus, j’arrête ».

Pendant tout ce temps où j’ai poursuivi malgré l’épuisement de mes ressources, je ne me suis pas rendu compte que ma coloc était devenue la propriétaire des lieux et faisait la loi, de façon tyrannique. Elle me maintenait au tapis, aidée de M. Burnout et sa marmaille. J’ai compris que je n’arriverais pas à faire le ménage toute seule : j’avais besoin d’aide pour changer mes façons de faire, pour apprendre à écouter mon corps, pour définir mes limites et travailler avec celles-ci.

Parfois à pas de souris, parfois à pas de géants, j’ai fait un cheminement psychologique ÉNORME, qui se poursuit encore et qui se poursuivra. Les enfants de M. Burnout n’ont pas été évidents à retourner auprès de leur mère, mais après beaucoup de repos et au fil de mes apprentissages, ils ont fini par partir l’un après l’autre.

Malheureusement, la transformation psychologique et tous les changements que j’ai apportés dans ma vie ne semblent pas pour le moment résorber la chronicité de mes migraines. Ma coloc occupe encore le centre de mon quotidien. Me voici donc au bout de mon clavier, moi, la gestionnaire de projets chevronnée, devant le plus gros et complexe projet que j’aie eu à gérer de ma vie. Comment vivre une vie satisfaisante malgré une douleur omniprésente, qui dérobe des heures chaque jour, qui vole des semaines entières ?

Impossible de répondre à cette question tout en continuant d’ignorer la douleur qui squatte mon corps… j’ai donc décidé d’étudier mes migraines de très près pour mieux les apprivoiser. Je connais ma coloc sous pas mal toutes ses coutures désormais, quoique sa créativité me surprenne encore (comme la fois où j’ai failli échapper une assiette sur mon fils parce que je n’avais plus de sensations dans les doigts… ! Épeurant ce nouveau tour !). Je vous invite à suivre mes récits si vous souhaitez comprendre cette mystérieuse coloc et ses tours alambiqués un peu mieux, vous aussi.

Illustration : Louise Houle